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Publié : 18 juillet 2008

Créer et mettre en scène un conte : "La plume lourde"

Cet article comportera : une présentation du projet, le conte écrit conjointement par les classes de 1ère Bac Pro Services et Terminale Bac Pro Services ainsi qu’une interprétation symbolique.


PRESENTATION DU PROJET

Comment parler de l’Afrique sans penser aux conteurs, griots ou dyâli, aux contes, ces récits millénaires, mémoire d’un peuple ? Hampâté Bâ disait : " Tout conte est plus ou moins initiatique, parce qu’il a toujours quelque chose à nous apprendre sur nous-mêmes. C’est une vraie pédagogie orale. A défaut de livres, notre enseignement se trouve dans les contes, les traditions orales..."

A chacun de nous de se mouvoir dans le miroir qu’illustre le conte. Les contes, parole vivante qui nous vient des ancêtres, sont appelés "le message d’hier, destiné à demain, transmis à travers aujourd’hui" . Un tel message qui passe par le symbole et par l’image et non par des explications rationnelles, a le don de nous toucher, de toucher nos élèves qui par leur culture sont imprégnés de cette oralité. Sans s’en rendre compte, au plus profond d’eux-mêmes ils ont gardé en souvenir ce genre d’histoires transmises par leurs grands-parents, leurs parents peut-être. A ce titre, le conte est un moyen de transmission par excellence, un moyen aussi de les faire passer de l’oralité à l’écriture.

Créer un conte, le mettre en scène avec des élèves est une entreprise à la fois aisée et complexe. Aisée, parce qu’ils ont cette spontanéité, cet élan capital dans la création, parce qu’ils sont proches de cette manière de dire de raconter. Complexe, car le conte est régit par des règles qu’on doit connaître et respecter. Afin d’imprégner les élèves de l’ambiance des contes africains, nous avons étudié : le genre littéraire du conte, la structure du conte selon Propp et Lévi-Strauss, la littérature orale africaine à travers les "Contes initiatiques peuls" d’Amadou Hampâté Bâ, mais aussi d’autres conteurs ; Dadié, Kamanda, Kama...

Etudiés et souvent lus, écoutés, car le conte c’est l’oralité avec ses rythmes et la musique du tam-tam et de la kôra. "Il faut apprendre, disait Hampâté Bâ, à écouter les contes, les enseignements, les légendes, ou à regarder les objets, à plusieurs niveaux à la fois. C’est cela en réalité, l’initiation. C’est la connaissance profonde de ce qui est enseigné en une parole muette. La forme est langage. L’être est langage. Tout est langage". C’est pourquoi nous avons introduit la danse, langage du corps et la musique dans notre conte. Voilà ce que les élèves ont écrit à partir d’une trame ancienne de conte africain. Ce conte s’intitule "La plume lourde". Et au bout du conte il y a toi, moi, nous, bref, l’homme ou l’enfant métamorphosé par une rencontre avec un personnage, une atmosphère, une morale.

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LA PLUME LOURDE

« Wonn ko wonn noo do »…. Il était une fois….”

“Inne wonna wonna taa ko tindol”… Ca peut être vrai, ça peut être faux, car c’est un conte »

« Il était une fois un homme qui était un guerrier et un chef redouté. Il était chef par hérédité.

Son père était chef.

Son grand-père était chef

Son arrière grand-père était chef.

C’est bien, vous nous suivez, on va pouvoir avancer.

Cet homme s’appelait Kassa Guéna. Il avait réuni sous son royaume plusieurs peuples d’Afrique. Sa simple présence sur les champs de bataille suffisait à donner la victoire.

Agile comme la plume qui court sur le papier, fort comme la roche, quand il combattait aucun ennemi ne lui résistait.

Les histoires les plus folles couraient sur lui.

« On raconte qu’il tue les bêtes féroces à mains nues »

« Il aurait même combattu un dragon avec un sac de glaçons »

« Il n’a peur de rien, il peut combattre n’importe qui, n’importe comment »

« Même Shrek !!! »

Après de nombreuses années de guerre, Kassa régnait sur un royaume en paix. Mais désormais, il lui manquait quelque chose. Il ne savait pas quoi, mais plus le temps passait, plus il s’ennuyait. Et puis un jour, une nouvelle fit le tour de toutes les oreilles.

« Flash spécial : Un oiseau gigantesque se faisant connaître sous le nom de Konoba ravagerait les terres de l’Ouest.

Tout à fait Thérèse… Facilement reconnaissable : plumage imprégné de sang, bec tranchant comme une lame de rasoir, cri perçant du bébé affamé. Il est recommandé à toute personne le croisant de prendre ses jambes à son cou et de s’enfuir sous risque d’être mangé »

Kassa Guéna décide alors de partir en direction des terres de l’Ouest. Il marche ainsi trois jours dans une épaisse forêt.

[ Chœur : rythme par son voix et mime marche]

Sur sa route il ne rencontre que de la peur.

« Fuis la colère de Konoba grand guerrier ! »

…De la désolation.

« Il ne reste plus rien de notre village après son passage »

… De la misère.

« Nous n’avons même plus de larmes pour pleurer »

[ Fin du rythme chœur]

Dressé sur un pic rocheux, Konoba est là.

« Viens me combattre oiseau de malheur ! »

Le temps suspend alors son vol. Konoba déploie ses ailes. Le combat s’engage.

[Danse du combat]

Touché à mort par Kassa Guéna, Konoba se transforme en une boule noire qui vient crever la terre. Une plume s’échappe et vient se poser sur la nuque de Kassa. Il s’écroule. Trois longues journées passent. Il ne peut plus bouger écrasé par le poids de la plume de Konoba.

Tous ceux qui passent semblent indifférents à son malheur.

« Grand-mère !! Va chercher les hommes de ton village, qu’ils me retirent cette plume maudite ! »

« Tu es fou ! Déranger les hommes pour une guerre, à la rigueur, mais pour une plume ! »

[La grand-mère souffle sur la plume et elle s’envole]

Après un moment de réflexion, Kassa Guéna repartit vers son village.

Il raconta le combat, sa victoire, puis parla de la plume et de la vieille.

Un vieux sage lui dit alors :

« Pour qui ne sait rien de l’oiseau Konoba, une plume est une plume, bonsoir et bonne nuit »

Kassa embrassa le vieux et depuis ce temps il cultive le bien le plus précieux qu’il a appris de son histoire : l’innocence.

« Diwa doo daka doo… « C’est l’heure pour les contes d’aller se coucher de l’autre côté de l’horizon »

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INTERPRETATION SYMBOLIQUE DU CONTE

Jadis, et jusqu’au XVIIème siècle, les contes n’étaient pas réservés aux enfants ; ils se disaient à la veillée par les paysans et les bûcherons. En Afrique, (et en Calédonie, il n’y a pas si longtemps), le conte tient encore une place importante dans les villages et le conteur est un personnage respecté.

Le fait qu’en Occident nous ayons relégué les contes dans la chambre des enfants, révèle une attitude caractéristique de notre époque, à savoir que nous jugeons les matériaux archétypiques comme infantiles. Pourtant les contes reflètent les structures psychiques les plus fondamentales de l’être humain et ceci d’une manière plus pure que ne le font les mythes, car les mythes sont en général davantage tributaires de la civilisation dont ils sont issus. Le conte, par contre émigre plus facilement en raison de sa forme élémentaire, réduite à des contenus structuraux qui, eux, parlent à chacun. Le conte de « La plume lourde » renferme des matériaux très propres à mettre en marche l’abondance des possibilités archétypiques que renferme l’esprit humain, et à stimuler à la formation de figures.

Kassa Guéna est le type même de ces héros, chef de tribu, de clan de royaume qui incarne la force physique mais qui se doit d’être aussi un guide pour son peuple. Il est un guerrier fort et intrépide, il a combattu tous ses ennemis avec courage et succès, mais il lui reste un dernier combat afin d’assumer pleinement sa fonction de chef, il doit affronter son « ombre », c’est-à-dire son inconscient, la partie de lui-même qu’il n’a jamais voulu voir.

Konoba, l’oiseau, représente symboliquement les forces de l’inconscient, maléfiques qui peuvent terrasser le Moi si elles ne sont pas soumises et comprises. Kassa doit soumettre cette force pour s’élever pour trouver son Soi, sous peine d’être un chef incomplet qu’on devra remplacer. Cette lutte contre l’oiseau c’est un combat pour libérer la conscience du Moi de l’enlacement mortel de l’inconscient, pour renaître plus fort.
Pour ce combat, il lui faut marcher, s’enfoncer dans la forêt qui représente la partie inconsciente de son être, mais aussi la Mère. Les autres, ceux et celles qu’il rencontre en chemin ne peuvent l’aider dans cette quête personnelle. Au bout de trois jours de marche et de jeûne, au lever du quatrième jour, il se retrouve enfin en face de lui-même. Le combat dure ainsi trois jours et le quatrième, l’oiseau est tué d’une lance en plein cœur et se transforme en boule noire qui disparaît sous terre, il va donc rejoindre les forces inconscientes du mal dans le royaume de Proserpine. Pendant toute cette quête, Kassa porte un masque (persona) parce qu’il n’est pas encore accompli, il joue un rôle.

Mais le combat n’est pas terminé, il lui reste une dernière tâche, celle de porter sa « croix », celle-ci est symbolisée par la « plume lourde ». Il n’a pas fini son travail, quelque chose encore résiste et le laisse au bord de la route. C’est finalement la « Grande-Mère » symbolisée par la vieille portant sur elle la vie nouvelle (le bébé) qui le délivrera. Puisqu’il n’avait pas intégré sa partie féminine, son « anima », elle vient à lui de l’extérieur pour lui apprendre l’innocence.

C’est enfin un nouveau Kassa Guéna qui revient au village, un Kassa Guéna transformé qui a su aller au plus profond de lui-même et renaître. Cette transformation est symbolisée par la levée du masque. Il se présente désormais tel qu’il est et non l’homme inachevé qu’il était. Il peut désormais être chef dans le sens le plus complet du terme, celui qui est capable de combattre ses propres démons.

Resmini Anna-Maria

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